Un répertoire à réhabiliter
La musique classique française est riche — universellement reconnue pour ses contributions à l’opéra, à la symphonie et à la musique de chambre. Pourtant, une partie considérable de ce patrimoine reste inconnue : celle composée par des femmes.
De la cour de Versailles aux salles parisiennes contemporaines, des femmes françaises ont composé des œuvres d’une qualité et d’une originalité remarquables. Leur absence des programmes de concert, des manuels d’histoire de la musique et des catalogues d’édition n’est pas le reflet de leur absence historique — c’est le reflet de leur exclusion systématique des circuits de légitimation.
L’âge baroque : les premières voix
La cour de Louis XIV fut paradoxalement un espace d’émancipation relatif pour les femmes musiciennes. Le roi du soleil appréciait les talents féminins, et plusieurs dames de la cour excellaient à la musique.
Élisabeth Jacquet de La Guerre (1665–1729) incarne cette période avec éclat. Reconnue par le roi lui-même, elle fut la première femme à publier un recueil de pièces de clavecin en France et à faire représenter un opéra à l’Académie royale de musique. Sa Suite n°1 en ré mineur pour clavecin est aujourd’hui régulièrement jouée dans les concerts de musique baroque.
Le XIXe siècle : abondance et effacement
Le XIXe siècle est la période la plus productive et la plus paradoxale. Plus de 550 compositrices françaises publièrent leurs œuvres entre 1800 et 1900. Des partitions de chambre se vendirent à des milliers d’exemplaires. Des opéras furent représentés à l’Opéra-Comique.
Pourtant, ces musiciennes disparurent presque toutes de l’histoire musicale après leur mort. Leurs noms ne figurent pas dans les dictionnaires standard. Leurs œuvres ne sont pas jouées dans les conservatoires.
Louise Farrenc (1804–1875) fait exception : ses symphonies et son Nonet sont joués depuis les années 1990, grâce au travail de musicologues qui ont retrouvé ses partitions. Son cas illustre le mécanisme d’effacement : une compositrice peut être reconnue de son vivant — Farrenc recevait des éloges de la presse et des musiciens de son temps — et disparaître totalement de l’histoire après sa mort.
Augusta Holmès (1847–1903) fut l’une des compositrices les plus célèbres de son temps. Irlandaise naturalisée française, élève de César Franck, ses poèmes symphoniques et ses opéras furent joués à l’Opéra de Paris. Sa Ode triomphale pour les célébrations du centenaire de la Révolution française (1889) impliquait mille exécutants. Elle est aujourd’hui largement oubliée.
Cécile Chaminade (1857–1944) connut une célébrité internationale de son vivant : pianiste virtuose, ses Études de concert et ses pièces de salon se vendirent à des dizaines de milliers d’exemplaires en France, en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Elle fut la première femme membre de l’Académie nationale de musique et de déclamation (1913). Aujourd’hui, son nom est surtout connu des pianistes amateurs qui jouent encore ses pièces de salon.
Le début du XXe siècle : de Lili à Nadia
Le début du XXe siècle est marqué par deux sœurs dont l’influence sur la musique française fut considérable :
Lili Boulanger (1893–1918) mourut à 24 ans, laissant une œuvre brève mais intense. Son Psaume 130 — Du fond de l’abîme est un chef-d’œuvre de la musique sacrée française du XXe siècle.
Nadia Boulanger (1887–1979) choisit une autre voie. Ayant renoncé à composer après la mort de sa sœur, elle se consacra à la pédagogie. Ses cours au Conservatoire américain de Fontainebleau formèrent des générations de compositeurs — de Copland à Piazzolla, de Glass à Bernstein. Son influence sur la musique du XXe siècle est incommensurable, même si elle s’exerça indirectement, à travers ses élèves.
La seconde moitié du XXe siècle
Les compositrices qui s’imposèrent après la Seconde Guerre mondiale durent naviguer dans un monde musical dominé par les avant-gardes — sérialisme, musique spectrale, électroacoustique — dont les tendances affirmées de rupture n’excluaient pas pour autant les inégalités de genre.
Adrienne Clostre (1921–2006), Yvonne Desportes (1907–1993), Thérèse Brenet (1935–), Graciane Finzi (1945–) représentent cette génération qui composa dans tous les genres — opéra, symphonie, quatuor à cordes, musique de film — sans jamais accéder à la reconnaissance institutionnelle accordée à leurs contemporains masculins.
Vers une histoire complète
Depuis les années 1990, un mouvement de réhabilitation progressive est en cours. Des ensembles musicaux spécialisés — comme l’Ensemble Calliopée ou l’Octuor de France — ont enregistré des œuvres inédites de compositrices françaises. Des musicologues ont publié des biographies et des éditions critiques. Des festivals consacrés à la création musicale féminine ont vu le jour.
Ce mouvement est lent, mais il est réel. L’histoire de la musique classique française n’est pas encore complète. Elle le sera lorsque les noms d’Augusta Holmès, de Louise Farrenc et d’Adrienne Clostre seront aussi familiers que ceux de Berlioz, de Saint-Saëns ou de Ravel.