Le Conservatoire en 1795 : une institution née de la guerre

Le Conservatoire national de musique, fondé le 3 août 1795, naît d’une fusion paradoxale : d’un côté, l’École royale de chant, institution d’Ancien Régime qui accueillait des étudiants des deux sexes ; de l’autre, les nombreux musiciens de la Garde républicaine, corps militaire exclusivement masculin, dont les membres étaient astreints à défiler et à se produire dans les manifestations civiques révolutionnaires.

Cette genèse militaire a des conséquences durables sur la place des femmes dans l’institution. Dès l’origine, certains cours — en particulier ceux des instruments à vent et des percussions — sont réservés aux hommes, dans la mesure où ils se rattachaient à la formation des musiciens de la Garde.

Afin de comprendre ces inégalités, il faut, comme l’écrivait le musicologue Marcel Jean Vilcosqui, « replacer les faits dans le contexte de chaque époque ». Jusqu’au milieu du XXe siècle, l’homme étant seul responsable matériellement du foyer, la musique représentait pour lui une possible source de revenu. Pour les femmes de la bourgeoisie et de la noblesse, elle relevait du « passe-temps » — ce qui ne diminuait pas leur maîtrise technique, mais réduisait leurs débouchés professionnels.

L’organisation séparée des études

La séparation des sexes au Conservatoire n’était pas uniquement idéologique : elle répondait également aux mœurs de l’époque scolaire. Comme dans tout établissement, « étudiantes et étudiants ne se retrouvaient pas dans la même salle et ne suivaient pas les mêmes cours ». La crainte des directeurs était de voir des intrigues se nouer entre élèves et enseignantes ou enseignants.

Cette organisation parallèle produisit une anomalie : les femmes ne pouvaient pas étudier avec certains professeurs masculins dans les sections réservées aux hommes, ce qui les excluait de fait des cours les plus avancés dans plusieurs disciplines.

Les instruments à vent firent l’objet d’une interdiction quasi totale pour les femmes, à l’exception de la flûte traversière — dont la pratique féminine était jugée acceptable sur le plan des convenances, à condition d’adopter une position de jeu latérale plutôt que frontale.

Les femmes dans les concours de composition

Malgré ces obstacles, dès 1822, les étudiantes du Conservatoire purent accéder aux épreuves de composition instrumentale du plus haut niveau. Les résultats furent parfois remarquables : des cas sont attestés où « certaines réussites féminines surpassèrent les résultats masculins ».

Ces succès ne débouchèrent pourtant pas sur des carrières comparables. Les femmes diplômées du Conservatoire se retrouvaient face à un marché professionnel qui leur fermait la porte des orchestres et des théâtres lyriques. L’enseignement privé restait leur principale issue professionnelle.

Le Prix de Rome — qui couronnait les meilleurs élèves de composition et ouvrait les portes de la Villa Médicis à Rome — resta fermé aux femmes jusqu’en 1903. Ce n’est qu’en 1913 que Lili Boulanger en devint la première lauréate féminine, avec sa cantate Faust et Hélène.

Louise Farrenc : une pionnière méconnue

Louise Farrenc (1804–1875) représente le cas le plus emblématique de la contradiction institutionnelle du Conservatoire au XIXe siècle.

Pianiste brillante formée par Czerny et Reicha, elle commença une carrière de compositrice parallèlement à son enseignement. En 1842, elle fut nommée professeure de piano au Conservatoire — l’une des premières femmes à occuper un poste permanent dans cette institution.

Pendant plusieurs années, elle reçut un salaire inférieur à celui de ses collègues masculins de même rang. Ce n’est qu’après de longues années de revendications, soutenues par ses succès en concert et par la qualité reconnue de ses compositions, qu’elle obtint un salaire égal.

Son Nonet en mi bémol majeur, créé en 1850 par un ensemble comprenant Joseph Joachim, fut triomphalement accueilli. Elle forma au Conservatoire des générations de pianistes qui devinrent à leur tour des enseignants et des concertistes.

La lente mutation du XXe siècle

La première moitié du XXe siècle voit une lente ouverture des institutions musicales françaises aux femmes. Nadia Boulanger (1887–1979) n’enseigna pas au Conservatoire national lui-même mais au Conservatoire américain de Fontainebleau, où elle forma des centaines de compositeurs internationaux. Son influence sur la musique du XXe siècle est incommensurable.

Dans l’entre-deux-guerres et après 1945, plusieurs femmes intégrèrent progressivement les classes de composition et obtinrent des postes d’enseignement au Conservatoire. L’égalité formelle progresse, même si les inégalités réelles persistent longtemps : les postes de direction, les jurys des grands concours, les commandes de l’État restent dominés par les hommes jusqu’aux années 1980.

Un héritage en cours d’inventaire

L’histoire des femmes au Conservatoire de Paris reste en grande partie à écrire. Les archives de l’institution conservent des traces de carrières féminines que les historiens commencent seulement à exhumer — comme le retrace cette histoire détaillée des femmes au Conservatoire. Ces sources permettront de compléter le tableau d’une institution qui, malgré ses résistances, forma aussi des générations de musiciennes dont le talent mérite d’être reconnu.