Issue de la lignée des Dumont — artistes peintres et sculpteurs renommés —, Louise Farrenc (1804–1875) hérite d’une sensibilité artistique nourrie depuis l’enfance. Ses études musicales commencent tôt, avec les plus grands maîtres parisiens. Mariée très jeune à un flûtiste, le cas de cette musicienne aux multiples facettes mérite d’être approfondi.
Une carrière de compositrice ambitieuse
Les premières publications de Farrenc sont modestes : des mélodies et des pièces de salon, les genres attendus des compositrices du XIXe siècle. Sa première mélodie publiée sous une identité dissimulée — Le Berger fidèle (1823) — témoigne d’une prudence de mise à une époque où les femmes compositrices étaient regardées avec condescendance.
Mais Farrenc avait de plus vastes ambitions. À partir des années 1840, elle aborde les grands genres instrumentaux : quintettes, puis des symphonies — au moment même où des consœurs composaient dans des formes plus conventionnelles. Sa Première Symphonie en ré mineur (1841) est une œuvre d’une ampleur et d’une maîtrise remarquables pour une compositrice que ses contemporains cantonnaient volontiers dans la sphère du piano et du salon.
Nommée au Conservatoire : la lutte salariale commence
En 1842, Farrenc est nommée professeure de piano au Conservatoire national de musique de Paris — un poste qu’elle occupera pendant trente ans. C’est une nomination exceptionnelle pour une femme à cette époque : le Conservatoire était une institution masculine dans ses sommets, et les professeures permanentes de haut rang étaient rarissimes.
Mais très vite, une injustice éclate : Farrenc reçoit un salaire inférieur à celui de ses collègues masculins de même rang. Cette discrimination salariale était officiellement acceptée et considérée comme normale — les femmes étaient supposées travailler « pour le plaisir », leur revenu étant considéré comme secondaire.
Farrenc refuse cette logique. Elle entame un combat tenace pour obtenir l’égalité de traitement — un combat qui durera des années.
Le triomphe du Nonet (1850)
L’arme qui finit par faire basculer la situation est musicale. En 1850, le Nonet en mi bémol majeur op. 38 est créé à Paris avec un ensemble d’interprètes de premier plan, dont le jeune violoniste Joseph Joachim — qui deviendra l’une des figures majeures du violon romantique.
Le succès est retentissant. La presse salue l’œuvre avec enthousiasme. Les critiques notent sa maîtrise architecturale, l’élégance de son contrepoint, la richesse de son instrumentation. Cette reconnaissance publique et critique de la valeur de son travail renforce considérablement sa position dans son combat pour l’égalité salariale.
Peu après le triomphe du Nonet, Louise Farrenc obtient ce qu’elle réclamait : un salaire égal à celui de ses collègues masculins. Elle devient ainsi la première femme à obtenir l’égalité salariale au sein d’une institution culturelle française d’importance — un précédent historique, même si son nom reste absent des livres d’histoire.
Les trois symphonies et l’ambition orchestrale
Si le Nonet est son œuvre la plus connue aujourd’hui, Farrenc laissa également trois symphonies qui témoignent d’une ambition orchestrale peu commune :
- Symphonie n°1 en ré mineur (1841) — puissante, dramatique, marquée par l’influence de Beethoven.
- Symphonie n°2 en ré majeur (1845) — plus lumineuse, d’un classicisme élégant.
- Symphonie n°3 en sol mineur (1847) — la plus aboutie, alliant profondeur harmonique et maîtrise du développement thématique.
Ces œuvres ne furent pas jouées pendant plus d’un siècle après leur création. C’est grâce aux enregistrements réalisés depuis les années 1990 par des ensembles spécialisés — notamment l’Orchestre de chambre de Paris — qu’elles ont retrouvé des interprètes et des auditeurs.
« Farrenc est l'une des rares compositrices du XIXe siècle à avoir abordé de plain-pied les grandes formes symphoniques et de chambre, avec une maîtrise technique et une vision architecturale qui rivalisent avec ses contemporains masculins les plus doués. »
Musicologue contemporain, à propos des symphonies de FarrencLes études pour piano : un legs pédagogique
Parallèlement à ses grandes compositions, Farrenc publia une série d’études pour piano qui firent autorité au XIXe siècle. Ces études, destinées aux pianistes avancés, allient la rigueur technique à la musicalité — elles ne sont pas de simples exercices mécaniques mais de véritables pièces musicales avec leur propre caractère expressif.
Son travail éditorial est également important : elle collabora avec son mari à la publication du Trésor des pianistes (1861–1872), une anthologie en vingt-trois volumes de musique pour clavecin et piano depuis le XVIe siècle jusqu’au début du XIXe siècle — une entreprise musicologique pionnière pour l’époque. Ses partitions figurent parmi les plus documentées du catalogue des compositrices du XIXe siècle.
Une réhabilitation en cours
Depuis les années 1990, le nom de Louise Farrenc a progressivement réintégré les livres d’histoire musicale, les programmes de concert et les catalogues d’édition. Des pianistes comme Idil Biret et des chefs d’orchestre comme Ulf Schirmer ont enregistré ses symphonies et contribué à faire entendre sa musique à un nouveau public.
Cette réhabilitation est juste et nécessaire. Louise Farrenc n’est pas une compositrice qu’il faudrait soutenir par solidarité féministe — elle est une compositrice que l’histoire a injustement oubliée, et que la qualité de son œuvre justifie pleinement de redécouvrir pour ce qu’elle est : de la grande musique.