L’histoire d’Hélène de Montgeroult est l’une des plus fascinantes et des plus énigmatiques de la musicologie française. Première femme nommée professeure au Conservatoire national de musique de Paris lors de sa fondation en 1795, payée au plus haut salaire, à l’égal des hommes — son parcours devrait en faire une figure majeure de l’histoire musicale. Pourtant, les témoignages de son époque sur ses qualités artistiques réelles sont troublants.
La marquise sous la Révolution
Mademoiselle de Nervode, née en 1764 dans une famille aisée, reçut une formation musicale dans son enfance avec Hullmandel, puis Dussek et, en particulier, avec Viotti — pianiste et violoniste de réputation internationale. Mariée très jeune, la marquise de Montgeroult se retrouve veuve en 1792.
Pour la suite, les historiques divergent. La Biographie universelle des musiciens écrit qu’en raison de la Révolution « elle se rendit à Berlin, où elle publia, en 1796, une sonate de piano ; mais vers la fin du gouvernement du Directoire, elle obtint sa radiation de la liste des émigrés et revint à Paris ». La musicologue Michel Brenet (pseudonyme de Marie Bobillier), dans son article Quatre femmes musiciennes (1894), maintient au contraire que la compositrice demeura tout le temps dans la capitale.
La légende de la Marseillaise
C’est Brenet également qui rapporte l’anecdote la plus célèbre sur Montgeroult : pour expliquer sa survie aux événements révolutionnaires, elle aurait joué au clavecin, devant un tribunal présidé par Fouquier-Tinville, des variations sur la Marseillaise.
Le musicologue Vilcosqui est sceptique : « Si cela avait suffit pour éviter la guillotine, gageons que plus d’un noble y aurait pensé — et même quelques musiciens ! » Quant à sa prétendue fuite en Allemagne, attestée selon certains par un opus 3 imprimé outre-Rhin, on peut en douter : les premières œuvres conservées à la Bibliothèque nationale de France sont toutes publiées à Paris.
L’énigme de la nomination au Conservatoire
Le mystère essentiel reste intact : comment cette aristocrate musicienne, n’ayant jamais donné un concert public — au contraire de beaucoup d’autres femmes — put-elle être nommée professeure au Conservatoire dès son inauguration, au salaire le plus élevé, à l’égal des hommes ?
La valeur artistique seule n’explique pas tout. Une publicité de 1811 annonce la parution de ses trois sonates opus 5 — ce qui signifie qu’avant cette date, elle avait peu publié. En 1795, lors de sa nomination, elle n’entrait donc pas en rivalité avec des consœurs musicalement plus aguerries, lesquelles ne furent pas recrutées.
Il faut donc en conclure — comme l’écrit Vilcosqui — que « la valeur professionnelle n’a pas été l’élément essentiel des nominations et salaires ». Des présomptions sérieuses laissent penser à une appartenance à la franc-maçonnerie : une partition qu’une compositrice contemporaine lui a dédiée permet de croire qu’elle y exerçait une fonction importante.
Après le Conservatoire : une retraite discrète
Après trois années d’enseignement, Montgeroult ne figure plus dans la liste professorale du Conservatoire. La suite de sa vie n’atteste pas d’un brio musical particulier.
Le baron de Trémont va jusqu’à affirmer : « Elle composait sans savoir l’harmonie » — tout en se permettant de trouver chez Beethoven « de la divagation dans l’harmonie ».
Ses Études, tardives, demeurent conventionnelles par rapport à celles d’autres compositeurs de l’époque : peu de modulations, formules stéréotypées. Elle mourra à Florence en 1836.
« Elle composait sans savoir l'harmonie, mais se permettait de trouver chez Beethoven de la divagation dans l'harmonie. »
Baron de Trémont, musicien contemporain de MontgeroultUne figure nécessaire malgré l’ambiguïté
L’histoire de Montgeroult nous dit quelque chose d’important sur la manière dont les femmes accédèrent aux institutions musicales au tournant du XVIIIe–XIXe siècle : non pas nécessairement par le talent seul, mais par une combinaison complexe de talent, de réseaux, de circonstances politiques et de stratégies de survie.
Elle fut nommée professeure au Conservatoire. Elle enseigna pendant trois ans. Elle publia des sonates et des études. Ces faits sont réels, même si le génie musical que certains biographes lui ont attribué paraît exagéré à la lumière des témoignages contemporains.
Montgeroult est une figure historique nécessaire — non comme le génie méconnu que certains ont voulu voir, mais comme le symbole d’une époque charnière dans l’histoire des compositrices françaises où les femmes commençaient à forcer les portes des institutions musicales, par tous les moyens à leur disposition.
Sa légende, plus grande que sa réalité peut-être, a contribué à rendre visible l’existence des femmes compositrices dans la France révolutionnaire et impériale. Pour cela seul, elle mérite une place dans l’histoire de la musique française.