La musicologie du genre dispose depuis quarante ans d’un vocabulaire théorique précis, forgé dans les universités anglophones (Berkeley, Harvard, King’s College London) et progressivement adopté dans les institutions francophones. Ce lexique présente trente termes essentiels, classés par ordre alphabétique, avec une définition et un exemple musical concret pour chacun.

Amphithéâtre universitaire avec conférence sur la musicologie, diaporama et auditoire féminin

A à G — Fondamentaux et concepts de base

Androcentrisme musical Phénomène par lequel les normes musicales prennent le point de vue masculin comme référence universelle. Exemple : dans la terminologie traditionnelle de la sonate, le premier thème (« masculin ») est décrit comme actif et le second (« féminin ») comme passif — une métaphore genrée que Susan McClary a déconstruite dans Feminine Endings (1991). L’androcentrisme se manifeste aussi dans les critères de jugement esthétique : une écriture « virile » est valorisée, tandis qu’une écriture « délicate » est souvent associée à l’infériorité.

Artivisme musical Pratique artistique qui associe la création musicale à un engagement politique ou social. En lien avec les études féministes, l’artivisme musical désigne les œuvres qui questionnent les rapports de genre, de race ou de classe dans la musique. Exemples : les performances de Pussy Riot en Russie (2012), les textes de Léa Castel sur le harcèlement sexuel dans l’industrie musicale, les compositions de Meredith Monk qui incorporent des pratiques rituelles féminines.

Canon musical masculin Ensemble des compositeurs et des œuvres érigés en références incontournables de la musique occidentale — Bach, Handel, Haydn, Mozart, Beethoven, Schubert, Brahms, Wagner — à l’exclusion quasi-totale des femmes. Ce canon a été construit au XIXe siècle par les institutions (conservatoires, sociétés de concerts, éditeurs musicaux) contrôlées par des hommes. Marcia Citron analyse sa constitution dans Gender and the Musical Canon (1993) et montre comment il a été présenté comme neutre et universel alors qu’il était fortement genré.

Compositrice Terme féminin désignant une femme qui compose de la musique. Longtemps remplacé par « femme compositeur » — euphémisme révélateur d’une résistance à féminiser un titre de prestige — il s’est imposé depuis les années 2000 dans les usages académiques et institutionnels français. L’Académie française recommande son emploi depuis 2019. Voir aussi l’article Compositeur ou compositrice : quel mot choisir ?

Décolonisation du canon musical Mouvement académique et artistique visant à remettre en cause les hiérarchies eurocentriques dans l’histoire et l’enseignement de la musique. Il s’agit à la fois d’intégrer les répertoires non-occidentaux (musiques africaines, asiatiques, amérindiennes) et de réhabiliter les compositrices, les musiciens issus des minorités et les pratiques musicales populaires longtemps dévaluées par la musicologie classique.

Dichotomie public/privé en musique Opposition historique entre la sphère publique (scènes de concert, opéra, académies) réservée aux hommes et la sphère privée (salons, foyer) où les femmes pouvaient composer et interpréter. Cette séparation, théorisée par les philosophes des Lumières et entérinée par le Code civil napoléonien (1804), a structuré l’exclusion des femmes des institutions musicales professionnelles jusqu’au XXe siècle. Clara Schumann et Fanny Mendelssohn en ont toutes deux souffert.

Domination masculine en musique Expression forgée d’après Pierre Bourdieu (La Domination masculine, 1998) désignant l’ensemble des mécanismes symboliques et institutionnels qui reproduisent la supériorité masculine dans la création musicale. Elle opère par des voies apparemment neutres : critères d’évaluation esthétique, programmes de conservatoires, politiques de programmation des salles.

Écoféminisme musical Courant de composition et de musicologie qui articule féminisme et écologie. Des compositrices comme Hildegard Westerkamp (Canada) et Annea Lockwood (Nouvelle-Zélande) créent des œuvres qui font dialoguer sons naturels et voix féminines, interrogeant le rapport entre domination de la nature et domination des femmes. L’écoféminisme musical s’appuie sur les travaux de Starhawk et Carolyn Merchant.

Female gaze en musique Emprunté au cinéma (Laura Mulvey, Visual Pleasure and Narrative Cinema, 1975), le concept de female gaze désigne en musique la perspective compositionnelle ou interprétative issue d’une subjectivité féminine. Il s’oppose au male gaze qui naturalise le regard masculin sur les corps et les émotions. En composition, il peut se traduire par le choix de sujets liés aux expériences corporelles ou émotionnelles féminines, d’une relation différente à la virtuosité ou à la structure formelle.

Féminisme musical Ensemble des courants théoriques et des pratiques artistiques qui questionnent et combattent les inégalités de genre dans la musique. Le féminisme musical se décline en plusieurs vagues : le féminisme de la première vague (suffragisme) qui milite pour l’accès des femmes aux conservatoires ; le féminisme de la seconde vague (années 1970-80) qui analyse la représentation des femmes dans l’opéra et la critique musicale ; le féminisme intersectionnel contemporain qui interroge les croisements entre genre, race, classe et sexualité dans la production musicale.

Féminisation des professions musicales Processus par lequel des professions musicales longtemps masculines (direction d’orchestre, composition orchestrale, ingénierie du son, production discographique) accueillent progressivement des femmes. Ce processus, encore inachevé, est souvent accompagné de polémiques et de résistances institutionnelles. En France, les femmes représentent moins de 15 % des directeurs d’orchestre permanents (données CNM 2023).

Genre musical (gender) Terme qui désigne, dans les études de genre en musique, non pas un type de musique (jazz, rock, classique) mais le genre social — le masculin, le féminin, le non-binaire — comme catégorie d’analyse des pratiques musicales. L’étude du genre en musique examine comment les identités de genre influencent la production, la réception et l’interprétation des œuvres.

Glass ceiling musical Métaphore (« plafond de verre ») désignant les obstacles invisibles qui empêchent les femmes d’atteindre les positions les plus élevées dans les hiérarchies musicales — direction des grandes institutions, postes de composition au cinéma, programmation des grands festivals. En France, aucune femme n’a été nommée directrice musicale de l’Opéra national de Paris depuis sa fondation.

H à P — Mécanismes d’invisibilisation et outils critiques

Herstory musicale Néologisme (contraction de her et history en anglais) désignant une réécriture de l’histoire musicale centrée sur les femmes et leurs contributions. Elle s’oppose à la history traditionnelle dominée par les figures masculines. L’ouvrage Women Making Music (Jane Bowers et Judith Tick, 1986) est l’une des premières herstories musicales systématiques.

Intersectionnalité en musicologie Concept forgé par Kimberlé Crenshaw (1989) désignant l’entrecroisement des systèmes d’oppression — genre, race, classe, sexualité — dans l’expérience des individus. En musicologie, l’intersectionnalité permet d’analyser comment une compositrice noire (Nina Simone, Carmen McRae) ou une chanteuse queer (Billie Holiday, k.d. lang) rencontre des obstacles spécifiques liés à la combinaison de plusieurs marqueurs identitaires.

Invisibilisation des compositrices Mécanisme par lequel les œuvres des compositrices sont systématiquement exclues des programmes de concert, des manuels d’histoire de la musique et des catalogues d’édition. L’invisibilisation opère sur plusieurs plans : attribution anonyme ou à un homme (cas de Fanny Mendelssohn publiée sous le nom de Felix), absence dans les anthologies, absence dans les programmes des conservatoires, manque de rééditions modernes.

Masculinisation de la composition orchestrale Phénomène historique par lequel la composition pour grand orchestre est devenue un espace quasi-exclusivement masculin au XIXe siècle. L’accès aux formations orchestrales, aux commandes d’État et aux salles de concert était conditionné par une appartenance au milieu académique dont les femmes étaient exclues. Grażyna Bacewicz et Louise Farrenc sont des exceptions notables.

Musique « légère » Terme dépréciatif utilisé dans la tradition musicale pour qualifier les genres musicaux associés aux femmes : mélodie vocale, pièces de salon, musique de chambre intime. Cette distinction entre musique « sérieuse » (symphonie, opéra, fugue) et musique « légère » reflète une hiérarchie de genre : les formes que les femmes pouvaient composer étaient classées inférieures. Les musicologues féministes ont déconstruit cette hiérarchie.

Musicologie féministe Courant académique fondé dans les années 1980 qui applique la théorie féministe à l’analyse musicale. Ses objets d’étude incluent la représentation des femmes dans l’opéra, les métaphores genrées dans la théorie musicale, les mécanismes d’exclusion des compositrices des institutions et la construction du canon. Ses œuvres fondatrices : Susan McClary (Feminine Endings, 1991), Ruth Solie (Musicology and Difference, 1993), Marcia Citron (Gender and the Musical Canon, 1993).

Patriarcat tonal Expression critique utilisée par des musicologues comme McClary pour désigner la manière dont la tonalité classique européenne (avec ses tensions et résolutions hiérarchiques) reproduit une logique de domination masculine. La tonique (point de résolution, de « retour à l’ordre ») est analysée comme symboliquement masculine, tandis que la dominante (tension, mouvement) est décrite comme perturbatrice. Cette analyse a été vivement débattue mais a ouvert des chantiers fertiles.

Queer musicology Courant musicologique qui analyse les questions d’identité sexuelle et de genre dans la musique, les œuvres et les interprétations. Il s’intéresse notamment à la figure du castrat dans l’opéra baroque, aux codes genrés dans le répertoire de chanson gay ou lesbien, et aux réceptions queer des grandes œuvres du répertoire. Philip Brett, Elizabeth Wood et Gary Thomas sont ses fondateurs (Queering the Pitch, 1994).

Q à Z — Concepts contemporains et données

Répertoire parallèle des femmes Terme désignant l’ensemble des œuvres de compositrices qui forment un corpus alternatif au répertoire canonique masculin. Ce répertoire parallèle, longtemps ignoré, est progressivement intégré aux programmes des conservatoires et des orchestres. Des initiatives comme le projet LOUD de Naxos Records, qui publie des œuvres de compositrices exclusivement, participent à cette réintégration.

Ségrégation instrumentale Phénomène par lequel certains instruments sont associés au masculin (trompette, trombone, contrebasse, percussions) et d’autres au féminin (harpe, flûte, voix soprane, piano). Cette ségrégation, qui relève de conventions sociales et non de données biologiques, a longtemps orienté la formation musicale des filles et des garçons vers des répertoires et des carrières différenciées. Les orchestres professionnels la perpétuent en partie encore aujourd’hui.

Solfège genré Expression désignant la tendance dans les manuels pédagogiques traditionnels à donner des exemples musicaux tirés exclusivement du répertoire masculin, renforçant chez les élèves l’idée que les compositeurs sont nécessairement des hommes. Des manuels alternatifs, comme ceux développés depuis 2015 au Conservatoire de Montréal, intègrent systématiquement des exemples de compositrices.

Timbre vocal et genre Lien entre les caractéristiques acoustiques de la voix (hauteur, couleur) et les assignations de genre. La voix de soprano est associée à la féminité, la basse à la masculinité — des associations qui sont en réalité des constructions culturelles. La musicologie queer a montré que le contreténor (voix de haute-contre cultivée par des hommes) perturbe ces assignations, tout comme les voix de mezzo en rôles de travesti à l’opéra.

Transmission orale et femmes Dans de nombreuses cultures musicales, les femmes ont été les garantes de la transmission orale des répertoires — chants de berceuse, chants de travail, rondes — qui n’ont pas été notés ni valorisés par la musicologie académique. La reconnaissance de ces répertoires comme patrimoine musical à part entière est un enjeu central des ethnomusicologies féministes.

Voix de femme comme objet Dans l’opéra et la mélodie romantique, la voix de femme a été fréquemment utilisée comme support d’une projection masculine des idéaux féminins — pureté (soprano), sensualité (mezzo), exotisme (soprano colorature orientale). Susan McClary analyse en détail la mort de Carmen (Bizet) comme une violence symbolique masculine exercée sur la voix qui ne se soumet pas.

Women in music (statistiques) Désignation générique des données statistiques sur la présence des femmes dans les industries musicales. En France, le CNM publie depuis 2021 un rapport annuel sur la parité dans le spectacle vivant musical. En 2023 : 19 % des compositeurs primés par les aides publiques sont des femmes, 12 % des directeurs artistiques de festivals de musique classique sont des femmes, 8 % des directrices musicales d’orchestres permanents sont des femmes.

Empowerment musical Processus par lequel des femmes musiciens s’approprient les outils de la création, de la production et de la diffusion musicales pour affirmer une identité artistique autonome. L’empowerment musical passe par la maîtrise des outils de production numérique (DAW, home studio), la création de labels indépendants dirigés par des femmes (Wax Poetic, No Format), et la constitution de réseaux professionnels féminins. Des artistes comme Björk, Solange Knowles et Christine and the Queens incarnent cet empowerment à des degrés différents.

XXe siècle et émergence institutionnelle Période au cours de laquelle les femmes accèdent progressivement aux formations et aux postes institutionnels en musique : accès au Conservatoire de Paris en classe de composition (1900), premiers prix de Rome féminins (Lili Boulanger, 1913), premiers postes de direction d’orchestre (Simone Young, 1993), premières nominations à la tête d’opéras nationaux (Marin Alsop, 2002). Chacune de ces étapes a été précédée de débats sur la légitimité des femmes dans ces rôles.

Pour approfondir l’usage de ces termes dans leur contexte, les ressources sur les approches critiques des arts et de la culture contemporaine offrent des pistes de réflexion transversales. La question du vocabulaire s’articule directement avec le lexique de la composition musicale et les réflexions sur le genre dans les médias et la publicité musicale. Ce champ terminologique en expansion témoigne de la vitalité des études féministes en musique, désormais bien intégrées dans les départements de musicologie de toutes les grandes universités françaises.

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