Faut-il dire « compositeur femme » ou « compositrice » ? La question peut sembler anecdotique. Elle ne l’est pas. Le mot qu’une société utilise pour désigner une activité dit quelque chose d’essentiel sur la manière dont cette société conçoit ceux qui l’exercent.

Un féminin qui existe depuis le XVIIIe siècle

Jusqu’au début du XXe siècle, officiellement, le féminin n’existait pas pour la profession de compositeur. Mais la langue vivante avait devancé les institutions. Dès les années 1780, à propos d’une œuvre lyrique jouée au Théâtre-Italien, un chroniqueur écrivait : « Les trois quarts de cette réussite appartiennent aux talents de la compositrice de musique. »

L’usage préexistait donc à la reconnaissance officielle — ce qui est souvent le cas pour les féminisations des noms de métiers. La langue s’adapte aux réalités avant que les académiciens ne les entérinent.

1847 : la Revue et Gazette Musicale prend position

En 1847, la Revue et Gazette Musicale publie deux articles de J.A. Lenoir de Lafage consacrés aux « Femmes compositeurs ». Lenoir de Lafage y suggère explicitement l’utilisation de « compositrice », arguant que le XIXe siècle a vu émerger de nombreuses femmes créatrices dont les œuvres méritent d’être reconnues avec un titre professionnel propre.

La suggestion était logique. Durant le XIXe siècle, au Conservatoire de Paris, des femmes participaient à des épreuves d’écriture instrumentale du plus haut niveau et l’emportaient parfois sur les hommes. Par ailleurs, de multiples partitions, en tous genres, étaient jouées et imprimées. Des œuvres lyriques avaient même été représentées à l’Opéra, à l’Opéra-Comique et dans les salons de l’Hôtel de Ville de Paris.

1904 : l’Académie française capitule

C’est en 1904, « en raison du nombre important de femmes créatrices, dont une lauréate Premier Grand Prix de Rome », que l’Académie française accepte officiellement le féminin « compositrice ».

Notons l’ironie : c’est précisément parce que les femmes compositrices étaient devenues si nombreuses et si visibles qu’on ne pouvait plus faire semblant qu’elles n’existaient pas. La langue dut suivre la réalité.

Le paradoxe des ouvrages contemporains

La suite de l’histoire est un paradoxe savoureux. Marcel Jean Vilcosqui, dans ses recherches, note que « la plupart des rares ouvrages récents consacrés à des musiciennes et rédigés par des femmes n’emploient pas ‘compositrice’ dans leur titre » :

  • Élisabeth Jacquet de La Guerre : claveciniste et compositeur, de Catherine Cessac (Paris, 1993)
  • Élisabeth Jacquet de La Guerre : une femme compositeur sous le règne de Louis XIV (Actes Sud, 1995)
  • Mel Bonis : femme et compositeur, de Christine Géliot (l’Harmattan, 2000)
  • Augusta Holmès ou La gloire interdite : une femme compositeur au XIXe siècle, de Michèle Friang (Autrement, 2002)

Ces auteures — des femmes qui consacraient leurs recherches à des femmes — évitaient le terme « compositrice ». Curieux.

Un volume collectif paru en 2005, L’Accès des femmes à l’expression musicale, rassemble les textes d’une vingtaine de personnes de sexe féminin. On y trouve en tout « à peine une dizaine de fois ‘compositrice’, mais trois fois ‘femme compositeur’ (pp. 45, 61, 149) et, plus surprenant pour certaines universitaires, trois fois le pléonasme ‘femme compositrice’ (pp. 7, 14, 33) ».

Graciane Finzi : « Compositeur est plus beau »

Le cas le plus révélateur est peut-être celui de la compositrice Graciane Finzi. Lors de l’émission radiophonique Ouvert la nuit du 20 mai 2005 sur France Musiques, le journaliste Olivier Bernager lui demande : « Vous acceptez que je dise compositrice ou compositeur ? »

Finzi répond : « Je trouve que compositeur est beaucoup plus beau que compositrice. »

La réaction de Finzi n’est pas isolée. Pour certaines musiciennes de sa génération, préférer « compositeur » est une stratégie d’invisibilisation du genre — refuser d’être classée dans une catégorie à part, potentiellement mineure, et revendiquer une égalité non marquée.

Ce choix est compréhensible. Mais il pose une question : si les femmes elles-mêmes évitent le terme « compositrice », comment ce terme peut-il s’imposer comme la norme ?

Le pléonasme révélateur

Vilcosqui pointe également l’usage de l’expression « femme compositrice » — un pléonasme si « compositrice » désigne déjà une femme. Ce pléonasme trahit une hésitation : comme si le mot seul ne suffisait pas à rendre visible le genre, comme s’il fallait le redoubler d’un marqueur explicite.

Cette hésitation linguistique reflète une réalité sociale : la composition musicale reste perçue comme une activité essentiellement masculine, et la présence d’une femme comme compositrice est encore vécue comme une exception qui mérite d’être soulignée.

Conclusion : un débat qui continue

Aujourd’hui, « compositrice » est la forme officiellement recommandée. Les nouvelles générations de compositrices l’utilisent naturellement. La Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (SACEM) l’emploie dans ses documents officiels.

Mais le débat n’est pas entièrement clos. La langue reflète les représentations sociales, et ces représentations évoluent lentement. Chaque fois qu’une compositrice préfère se désigner comme « compositeur », elle révèle une tension qui ne sera entièrement résolue que lorsque la création musicale féminine sera aussi normale et reconnue que la création masculine.

Ce jour n’est pas encore tout à fait arrivé.