Dans cet entretien exclusif, Claire Vasseur rencontre Sophie Marchand, directrice artistique de l’Opéra de Rennes. Forte de 22 ans d’expérience dans le domaine de la musique classique et contemporaine, Sophie partage son point de vue sur la parité dans le monde de l’opéra. Elle aborde les progrès réalisés, les défis qui persistent, et les chiffres que les institutions hésitent souvent à révéler. L’interview explore également son parcours personnel, ses observations sur les femmes metteuses en scène, cheffes d’orchestre et compositrices, et ses conseils pour influencer le changement.
Votre parcours : comment devient-on directrice artistique d’un opéra ?
Claire Vasseur : Sophie, pouvez-vous nous raconter votre parcours ? Comment êtes-vous devenue directrice artistique d’un opéra ?
Sophie Marchand : Bien sûr, Claire. Pour moi, tout a commencé avec une passion pour la musique dès mon plus jeune âge. J’ai étudié la direction de chœur à Paris et travaillé dans plusieurs maisons d’opéra avant de m’installer à Rennes. Mon parcours a été marqué par des rencontres déterminantes et une volonté constante d’innover. Intégrer un milieu aussi traditionnel que celui de l’opéra n’est pas toujours facile pour une femme. Cependant, ma spécialisation dans le répertoire contemporain et mon engagement pour la représentation féminine m’ont permis de me démarquer. En 2012, j’ai été nommée directrice artistique à Rennes, un rôle qui me permet d’influencer la programmation et de promouvoir des talents féminins. À Rennes, notamment, nous avons mis en place une série de concerts éducatifs qui visent à attirer un public plus jeune et diversifié, un projet qui me tient particulièrement à cœur. Nous avons également lancé des initiatives comme le programme “Opéra Jeune” qui vise à intégrer les jeunes talents locaux dans le processus de création, leur offrant ainsi une plateforme pour exprimer leur potentiel artistique.
En parallèle, j’ai eu l’opportunité de collaborer avec des institutions internationales, notamment lors de productions co-mises en scène avec l’Opéra de Sydney. Cette expérience m’a permis de tisser un réseau professionnel solide et d’acquérir une vision plus globale des défis et des opportunités dans le milieu de l’opéra. Nous avons aussi organisé des symposiums sur la femme dans l’opéra, ce qui a attiré des participants du monde entier et a permis des échanges enrichissants sur les meilleures pratiques pour encourager la diversité et l’inclusion dans ce domaine.
La parité à l’opéra français en 2026 : les vrais chiffres
Claire Vasseur : Quels sont les chiffres réels de la parité à l’opéra français en 2026 ?
Sophie Marchand : Les chiffres sont là et ils parlent d’eux-mêmes. En 2026, environ 30% des directions d’opéras en France sont occupées par des femmes, ce qui est un progrès considérable par rapport à il y a vingt ans, où ce chiffre était de seulement 8%. Cependant, dans ma maison et dans d’autres, on observe que les postes techniques et décisionnaires restent majoritairement masculins. Par exemple, les femmes ne représentent que 15% des chefs d’orchestre et à peine 10% des compositeurs programmés. Ce qu’on ne dit pas assez, c’est que la parité doit aussi se réfléchir en termes de programmation et de soutien aux nouvelles œuvres. Pour en savoir plus sur l’évolution des compositrices, notre article sur l’histoire des compositrices françaises est révélateur. Au-delà des chiffres, il est essentiel de considérer l’impact culturel de ces œuvres, qui enrichissent notre patrimoine musical tout en reflétant des perspectives souvent marginalisées.
En 2026, nous avons également vu une augmentation de 5% par an de l’engagement des femmes dans les postes administratifs des maisons d’opéra, ce qui indique une évolution lente mais positive. Cependant, malgré ces progrès, le chemin vers une égalité complète reste semé d’embûches. Des initiatives comme nos “Journées Portes Ouvertes” ont pour but de sensibiliser le public et d’encourager plus de jeunes femmes à envisager une carrière dans l’opéra, qu’il s’agisse de la scène ou des coulisses.
Les femmes metteuses en scène : un terrain en évolution
Claire Vasseur : Parlons des femmes metteuses en scène. Ce domaine évolue-t-il vraiment ?
Sophie Marchand : Absolument, et c’est l’un des domaines où l’on observe un changement notable. Les femmes metteuses en scène sont de plus en plus présentes sur les grandes scènes françaises. À l’Opéra de Rennes, nous avons récemment accueilli une production mise en scène par Julie Bérès, qui a reçu un accueil enthousiaste. Toutefois, ces réussites ne doivent pas masquer le fait que les femmes restent sous-représentées à ce niveau. Concrètement, elles dirigent environ 25% des productions, une proportion qui stagne depuis quelques années. Pour ceux qui s’intéressent aux interactions entre les cultures, notre article sur les compositrices lyriques franco-russes propose des perspectives fascinantes.
En outre, l’Opéra de Rennes a mis en place des résidences pour metteuses en scène émergentes, leur offrant la possibilité de travailler sur des projets innovants dans un environnement de soutien. Nous avons également développé un partenariat avec le festival “Femmes de Scène”, qui met en lumière le travail de metteuses en scène de divers horizons culturels, renforçant ainsi la diversité sur nos scènes. Ce qui est encourageant, c’est que ces initiatives commencent à porter leurs fruits : lors de notre dernière saison, plus de 40% des productions ont été dirigées par des femmes, un record pour notre institution.

Cheffes d’orchestre : le dernier bastion ?
Claire Vasseur : Les cheffes d’orchestre : est-ce le dernier bastion à conquérir ?
Sophie Marchand : Les cheffes d’orchestre incarnent en effet l’un des derniers bastions de la parité à l’opéra. Malgré la présence croissante de figures comme Mirga Gražinytė-Tyla, diriger un orchestre reste un défi immense pour les femmes. En France, elles ne dirigent que 15% des concerts d’opéra, un chiffre qui reste faible. Les raisons sont multiples : des préjugés tenaces, un manque de visibilité et une absence de modèles féminins dans ce domaine. Ce qu’on ne dit pas assez, c’est que certaines institutions hésitent encore à confier de grandes productions à des femmes, craignant de prendre des “risques”. Pourtant, les résultats prouvent souvent le contraire.
À Rennes, nous avons lancé un programme de mentorat pour les jeunes cheffes d’orchestre afin de leur offrir des opportunités de direction dans des productions mineures, avec l’objectif de les préparer à des rôles plus importants. Nous avons également collaboré avec des orchestres internationaux pour créer des programmes d’échanges, permettant aux cheffes d’orchestre d’acquérir une expérience précieuse à l’étranger et de revenir avec de nouvelles perspectives. En 2025, notre programme a reçu une reconnaissance internationale pour son impact positif, avec une augmentation de 20% du nombre de concerts dirigés par des femmes dans notre saison.
Les compositrices lyriques contemporaines
Claire Vasseur : Qu’en est-il des compositrices lyriques contemporaines ?
Sophie Marchand : Les compositrices lyriques contemporaines commencent à se faire entendre, mais le chemin est encore long. En 2026, environ 10% des nouvelles œuvres programmées dans les opéras français sont écrites par des femmes. À Rennes, nous avons commandé plusieurs pièces à des compositrices talentueuses comme Camille Pépin et Betsy Jolas. La création contemporaine est un terrain fertile pour les femmes, qui y trouvent davantage de liberté d’expression. Le Prix de Rome et la composition lyrique a également été un tremplin pour certaines d’entre elles.
Cependant, il est essentiel de continuer à soutenir et promouvoir activement ces voix. Par exemple, notre festival annuel “Femmes en Musique” met en lumière les œuvres inédites de compositrices du monde entier, contribuant à élargir le répertoire et à diversifier les voix entendues sur scène. Nous avons également initié des rencontres annuelles entre compositrices et public, les “Rencontres Lyriques”, qui permettent de discuter directement avec les artistes de leur processus créatif et des défis qu’elles rencontrent. L’année dernière, ces rencontres ont attiré plus de 500 participants, un succès qui témoigne de l’intérêt croissant pour la musique lyrique féminine.
Ce qui change vraiment — et ce qui résiste
Claire Vasseur : Que change réellement l’évolution actuelle, et qu’est-ce qui résiste encore ?
Sophie Marchand : L’évolution actuelle apporte une visibilité accrue et une reconnaissance des talents féminins, mais il y a encore des résistances. Les mentalités changent lentement. Dans ma maison, nous avons introduit des quotas pour garantir une parité dans notre programmation. Pourtant, ce n’est pas suffisant. Les structures de pouvoir restent majoritairement masculines, et les préjugés persistent. Les femmes doivent souvent travailler deux fois plus pour prouver leur valeur. Cependant, avec les initiatives récentes, il est possible d’espérer des changements durables.
Pour un aperçu de l’opéra français, l’intérieur ornementé que nous observons encore aujourd’hui est à la fois un symbole d’histoire et un reflet des défis actuels. Il est également crucial de noter que la formation des jeunes talents féminins dès le conservatoire est primordiale pour briser ce plafond de verre persistant. Pour approfondir le sujet, vous pouvez consulter notre article sur les femmes dans la création musicale contemporaine, qui explore comment ces talents évoluent dans le paysage actuel.
Nous travaillons également en étroite collaboration avec le ministère de la Culture pour développer des politiques qui favorisent l’égalité des chances, non seulement dans l’opéra, mais dans l’ensemble du secteur culturel. Ces efforts commencent à porter leurs fruits, avec une augmentation notable du nombre de femmes à des postes décisionnels, bien que le chemin reste encore long.

Cinq affirmations sur la parité à l’opéra — vrai ou faux
Claire Vasseur : Passons à notre segment “Cinq affirmations sur la parité à l’opéra — vrai ou faux”. Êtes-vous prête ?
Sophie Marchand : Absolument, allons-y.
Claire Vasseur : La parité est atteinte dans les postes administratifs des opéras.
Sophie Marchand : Faux. Les postes administratifs voient une meilleure représentation féminine, mais la parité n’est pas encore atteinte. Beaucoup de ces postes restent concentrés dans les niveaux intermédiaires, tandis que les postes de direction générale sont encore largement masculins.
Claire Vasseur : Les femmes mettent plus d’opéras en scène qu’avant.
Sophie Marchand : Vrai. Bien que leur nombre augmente, elles dirigent encore moins d’un tiers des productions. Cependant, des initiatives comme les “Femmes de Scène” encouragent activement la mise en scène par des femmes, créant ainsi de nouvelles opportunités.
Claire Vasseur : Les cheffes d’orchestre dominent la scène française.
Sophie Marchand : Faux. Elles restent minoritaires, malgré des progrès. Les statistiques montrent que le nombre de cheffes d’orchestre en France a doublé au cours des cinq dernières années, mais elles sont encore loin de prendre le devant de la scène.
Claire Vasseur : Les compositrices sont souvent choisies pour de grandes productions.
Sophie Marchand : Faux. Elles sont encore sous-représentées dans les grandes productions. Cependant, des festivals comme “La Voix des Femmes” ont été créés pour remédier à cette inégalité en présentant exclusivement des œuvres de compositrices.
Claire Vasseur : Les quotas ont amélioré la situation.
Sophie Marchand : Vrai, mais ils ne sont qu’une solution partielle. Ils ont contribué à une prise de conscience accrue, mais les changements culturels nécessitent un engagement plus profond et à long terme.
Claire Vasseur : Enfin, vos conseils finaux pour les femmes aspirant à s’imposer dans le monde de l’opéra ?
Sophie Marchand : Bien sûr, voici mes conseils :
- Persévérance et passion : Ne laissez pas les obstacles vous décourager. La passion et la persévérance sont vos meilleurs alliés. N’oubliez jamais qu’il est possible de changer les choses, même face à un système rigide.
- Visibilité et réseau : Allez à la rencontre des professionnels, participez à des ateliers et des festivals pour vous faire connaître. Créez des relations solides avec des mentors et collègues qui peuvent vous soutenir dans votre parcours.
- Innovation et créativité : Osez proposer des projets innovants qui mettent en avant des perspectives nouvelles. L’innovation est souvent le meilleur moyen de se faire remarquer et d’apporter une contribution significative au domaine.
- Formation continue : Investissez dans votre développement professionnel en suivant des formations, en assistant à des conférences et en restant à jour sur les tendances du secteur. Cela vous permettra de rester compétitive et de saisir les nouvelles opportunités lorsqu’elles se présenteront.
- Équilibre et résilience : Trouvez un équilibre entre votre vie professionnelle et personnelle pour éviter l’épuisement. La résilience est essentielle pour surmonter les défis et continuer à avancer malgré les obstacles.
Ce fut un plaisir d’échanger avec Sophie Marchand. Pour plus d’informations sur l’évolution des femmes dans la musique contemporaine, consultez notre article sur les femmes dans la création musicale contemporaine. Et pour comprendre comment quand l’art devient engagement politique, l’opéra trouve aussi sa place dans cette tradition de résistance artistique. Le chemin vers la parité est long, mais des avancées réelles ont lieu chaque jour.