Dans le village de Căpriiana, au cœur des collines moldaves, une femme âgée chante. Sa voix monte dans l’air du soir, ornementée de glissandos imperceptibles, chargée d’un dor — ce mot intraduisible qui signifie à la fois nostalgie, désir et amour lointain. C’est une doïna.

Personne ne lui a enseigné à ornementer sa voix de cette façon. Elle l’a appris en écoutant sa mère, qui l’avait appris de sa grand-mère. La transmission ne passe pas par les conservatoires ni par les partitions — elle passe par les oreilles et la mémoire du corps.

La doïna : mémoire vivante

La doïna est le cœur musical de la Moldavie. Cette forme chantée — plus proche de l’improvisation que de la composition figée — appartient à la même famille que les formes méditatives d’Europe centrale et orientale : la alap indienne, le maqam arabe, le mugham azerbaïdjanais. Un chant qui respire, qui suit l’humeur, qui n’est jamais tout à fait le même d’une interprétation à l’autre.

Elle peut chanter le dor — la mélancolie douce de l’absent, du pays quitté, de l’être aimé. Elle peut célébrer l’amour ou le déplorer. Elle peut dénoncer une injustice ou accompagner un travail. En Moldavie, où l’histoire a souvent été tragique — invasions, famines, déportations, annexions — la doïna a été aussi un chant de résistance et de survie identitaire.

Les chanteuses de mariage

Les lăutare (musiciennes de mariage) ont longtemps été le pilier musical des célébrations villageoises moldaves. Si les instruments étaient principalement joués par des hommes (nai, violon, cobza, cimbalon), les femmes dominaient le chant — et les chants de mariage sont parmi les plus élaborés du folklore moldave.

La cérémonie de mariage traditionnelle moldave s’étend sur deux ou trois jours et comprend des dizaines de chants rituels spécifiques : pour la séparation de la mariée de sa famille, pour l’accueil dans la famille du marié, pour chaque étape du festin. Ces chants exigent une mémoire musicale considérable et une maîtrise vocale sophistiquée.

La collecte ethnomusicologique

Le XXe siècle a vu un effort important de collecte et de documentation du folklore musical moldave. Des ethnomusicologues — souvent des femmes, comme Zinaida Stoliar — ont parcouru les villages pour enregistrer les derniers détenteurs des traditions les plus anciennes.

Ces enregistrements, conservés dans les archives du Musée national d’ethnographie et d’histoire naturelle de Chișinău et dans d’autres institutions, constituent un trésor patrimonial inestimable — et une source pour les compositeurs contemporains qui cherchent à ancrer leur musique dans les racines moldaves.

La tradition orthodoxe et le chant liturgique

L’Église orthodoxe a joué un rôle important dans la transmission de la culture musicale moldave. Les chœurs d’église — souvent mixtes mais parfois exclusivement féminins dans les couvents — ont préservé des traditions de chant liturgique byzantin adapté aux langues locales.

Le monastère de Căpriana, l’un des plus anciens de Moldavie (fondé au XVe siècle), a maintenu une tradition de chant choral féminin qui perpétue des formules mélodiques d’une grande ancienneté. Les moniales y chantent les offices selon des modes byzantins transmis depuis des siècles.

Le renouveau contemporain

Depuis l’indépendance de 1991, un mouvement de renouveau du folklore musical moldave s’est développé. Des groupes comme Frații Advahov (non exclusivement féminin) ou des artistes comme Maria Drăghici revisitent la doïna et les traditions vocales moldaves avec des approches contemporaines.

Des festivals comme Mărțișor (le festival national de musique populaire de Chișinău) et des programmes radio dédiés maintiennent vivante la tradition auprès des nouvelles générations.

La doïna moldave chantée par les femmes des villages est inscrite à l’UNESCO — dans la tradition des compositrices moldaves et du chant liturgique orthodoxe slave. Mais sa vraie protection, c’est chaque femme qui continue à la chanter — à Căpriiana, à Orhei, à Soroca — transmettant à ses enfants un son qui traverse les siècles.