L’Ukraine chante. Cette affirmation, qui pourrait paraître banale, dit quelque chose d’essentiel sur l’identité culturelle ukrainienne : la musique vocale — du chant polyphonique traditionnel à l’opéra, du folk aux compositions contemporaines — est au cœur de ce que les Ukrainiens sont.
Et dans cette tradition vocale, les femmes ont toujours occupé une place centrale — qu’il s’agisse des compositrices ukrainiennes ou des femmes dans les chorales orthodoxes slaves.
Les racines : la polyphonie traditionnelle
La tradition vocale ukrainienne repose sur une polyphonie naturelle d’une beauté saisissante. Contrairement à la polyphonie savante de la Renaissance européenne, qui nécessitait une formation musicale poussée, la polyphonie ukrainienne traditionnelle était apprise de manière informelle — transmise de mère en fille, de femme en femme, dans les villages et les communautés.
Les propevky (chants rituels), les koliadky (chants de Noël), les vesniyanky (chants du printemps), les chants de mariage et les lamentations funèbres constituent un corpus d’une richesse extraordinaire. Ces chants ne sont pas écrits — ils vivent dans la mémoire des chanteuses, qui les recréent à chaque interprétation.
Le compositeur Béla Bartók vint en Ukraine dans les années 1930 pour collecter ces chants populaires et fut stupéfait par la sophistication harmonique naturelle de la polyphonie paysanne ukrainienne.
Salomea Krushelnitska (1872–1952) : la prima donna ukrainienne
Salomea Krushelnitska est la plus grande soprano ukrainienne de l’histoire. Née en 1872 en Galicie, alors province de l’Empire austro-hongrois, elle reçut une formation vocale à Lviv et Florence et s’imposa comme prima donna dans les plus grands opéras d’Europe et d’Amérique.
Sa création du rôle de Cio-Cio-San dans Madame Butterfly de Puccini à Brescia en 1904 — après l’échec de la première à Milan — est l’une des pages les plus célèbres de l’histoire de l’opéra. Puccini lui-même déclara que c’était elle qui avait sauvé son opéra.
Elle chanta sur les scènes du monde entier — Covent Garden, le Metropolitan Opera, la Scala — avant de rentrer en Ukraine après la Seconde Guerre mondiale. Elle y enseigna jusqu’à sa mort en 1952, formant des générations de chanteurs ukrainiens.
Oksana Petrusenko (1900–1940) : la voix de l’Ukraine soviétique
Oksana Petrusenko fut la soprano la plus aimée de l’Ukraine soviétique. Sa voix — d’une pureté et d’une expressivité exceptionnelles — était idéalement adaptée au répertoire opératique ukrainien et russe, mais aussi au chant populaire ukrainien qu’elle défendait avec passion.
Sa mort prématurée en 1940, à 40 ans, priva la scène musicale ukrainienne d’une voix irremplaçable. Elle reste aujourd’hui une figure emblématique de la culture ukrainienne de l’entre-deux-guerres.
Ruslana et Jamala : la fierté ukrainienne à l’Eurovision
L’Eurovision Song Contest a fourni à deux chanteuses ukrainiennes des scènes mondiales exceptionnelles :
Ruslana (née en 1973) remporta l’Eurovision 2004 avec Wild Dances — une chanson qui mêlait chant hutsoul (des Carpates ukrainiennes) et production électronique moderne. Sa performance scénique spectaculaire, combinant costumes traditionnels et mise en scène contemporaine, fit de l’Ukraine une puissance musicale reconnue en Europe.
Jamala (née en 1983), chanteuse criméenne d’origine tatare, remporta l’Eurovision 2016 avec 1944 — une chanson sur la déportation des Tatars de Crimée par Staline en 1944, d’une douleur et d’une beauté bouleversantes. Dans un contexte post-annexion de la Crimée par la Russie (2014), la chanson avait une double résonance — historique et contemporaine.
La scène contemporaine
La scène vocale ukrainienne contemporaine est d’une vitalité remarquable. Des artistes comme Okean Elzy (groupe vocal rock), Tina Karol, ONUKA (mélange de folklore et d’électronique), DakhaBrakha (musique expérimentale sur base folklorique) et la pianiste Valentina Lisitsa ont imposé la musique ukrainienne sur les scènes internationales.
Depuis l’invasion russe de 2022, ces artistes ont utilisé leur notoriété pour défendre la cause ukrainienne et sensibiliser le public mondial à la culture d’un pays dont la destruction est un objectif déclaré de l’agresseur.
La voix ukrainienne chante, malgré tout — ou peut-être à cause de tout.